Dixième sommet de la CEN-SAD/Gbagbo: “On n’avance pas beaucoup, on recule”
Le président a fait, mercredi, le point du processus de paix et évoqué les défis qui attendent l’Afrique au terme du 10e sommet de la Conférence des leaders et chefs d’état à Cotonou. M. le Président, comment gérez-vous la situation politique en Côte d’Ivoire ?
Nous la gérons dans le cadre de l’application de l’Accord politique de Ouagadougou. La situation était bloquée jusqu’à fin 2006, nous avons donc lancé un appel à discussion avec les dirigeants de ce qui était la rébellion ; ils ont accepté notre main tendue. Nous avons choisi comme facilitateur le Président Blaise Compaoré qui a accepté parce qu’il est président de la Cedeao. La discussion a duré à peu près 4 mois. Cela a accouché d’un accord qu’on appelle l’Accord politique de Ouagadougou. Et c’est cette méthode qu’on appelle aujourd’hui le dialogue direct. La gestion consiste donc à veiller à l’Accord politique de Ouagadougou laquelle doit nous conduire à des élections le 30 novembre. Justement, comment ces élections s’organisent-elles ?
Elles s’organisent normalement. Aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, ce n’est pas le gouvernement qui organise les élections, c’est la Commission électorale indépendante. Nous attendons et nous suivons les élections. Serez-vous candidat à votre propre réélection ?
Je n’en sais rien encore. De toutes les façons, ce n’est pas maintenant que je vais me prononcer là-dessus. Et pourtant, c’est le 30 novembre !
Mais ce n’est rien du tout. Ce n’est pas trois mois, nous sommes à 5-6 mois. En dehors de toute blague, je veux dire que quand on est président en fonction, on ne se prononce pas rapidement sur le fait qu’on soit candidat ou pas. Parce que si vous dites que vous n’êtes pas candidat, tous vos partisans se détournent de vous, ils cherchent un nouveau maître ; si vous dites que vous êtes candidat, vos adversaires suspectent tous les actes que vous posez.
C’est donc une stratégie ?
Oui ! C’est pourquoi aucun Président en fonction ne se prononce vite. Ce n’est pas la sorcellerie, mais c’est ainsi. Quelle est l’attente des Ivoiriens ? Souhaitent-ils que vous soyez candidat ?
Je n’en sais rien. Vous savez, il y a des choses pour lesquelles vous ne savez rien. Nous ne savons si les Ivoiriens veulent que ce soit un tel qui soit candidat ou tel autre. Mais la candidature c’est comme si vous alliez au marché. Si vous trouvez une marchandise qui vous convient, vous la prenez. Ce qui est bon pour les électeurs, c’est qu’ils aient le choix et qu’ils choisissent le candidat qui convient vraiment à leur bourse, à leurs attentes, à leur idéal et à leurs préoccupations. On grille la palette des candidatures pour cela. Avez-vous tout de même une idée de vos éventuels adversaires ?
Je ne vous ai même pas encore dit si j’étais candidat ; comment pourrais-je vous dire qui est mon adversaire ? Pour que j’aie des adversaires, il faut que je sois dans la course. Donc attendez.
Qu’en est-il des éventuels candidats ?
Là, nous avons à peu près 15 ou 18 candidats déclarés en Côte d’Ivoire. Il y a des candidats qui sont déjà déclarés, certains ont déjà choisi leur directeur de campagne, ils sont organisés. La Côte d’Ivoire ne sera pas en déficit de candidats. Monsieur le Président, vous êtes au 10ème sommet de la CEN-SAD. Mais après l’ouverture, on ne vous a plus vu aux autres travaux.
Que s’est-il passé ?
Mais la Côte d’Ivoire est là, elle a travaillé. A l’heure où je vous parle, nous avons encore notre délégation qui y travaille. Le Chef d’Etat a beaucoup de problèmes à régler si bien qu’on ne va pas toujours aux sessions. Regardez bien, il n’y a pas beaucoup de chefs d’Etat aux sessions. Ils font autre chose, il y en a qui, dès l’ouverture, s’en vont ; d’autres ne viennent plus et envoient leurs ministres. Que gardez-vous du sommet de Cotonou ?
D’abord, c’est le 10ème, un anniversaire est toujours bon à célébrer ; il l’a été. C’est un sommet qui arrive de façon ordinaire, avant le sommet de l’Union africaine. Mais depuis un certain temps, avec la Cen-Sad et avant le sommet de l’UA, ce sont toujours les mêmes problèmes : il faut qu’on fasse un gouvernement uni. Mais nous voyons bien que nous traînons là-dessus, ça n’aboutit pas. Donc changeons de façon de jouer. La Côte d’Ivoire est-elle épargnée par la crise alimentaire ?
Non, la Côte d’Ivoire n’en est pas épargnée. Pourquoi le serait-elle ? Elle est comme tous les autres pays, nous faisons des efforts aussi. Mais nous pensons que la crise alimentaire vient de très loin et le premier grand bloc du sujet est le fait d’une mauvaise orientation de la politique agricole de nos pays. Quand, à la fin du 19e siècle, on imposait à nos pays de faire des cultures qui n’entraient pas directement dans leur alimentation, on préparait déjà la crise alimentaire. Quand on demandait à la Côte d’Ivoire de faire du cacao, du café, de l’acajou ; au Dahomey, aujourd’hui le Bénin, de faire du palmier à huile ; à la Guinée Conakry de faire les bananes de dessert… on préparait déjà la crise alimentaire. Je répète que l’agriculture doit nourrir les pays qui la pratiquent. Il faut donc que l’Afrique réoriente son agriculture, ce sera bénéfique. Faire en sorte que les Ivoiriens mais aussi les autres Africains vivent de leur agriculture au lieu de s’adonner à des cultures qui donnent de l’argent. Mais on peut avoir de l’argent en poche et mourir de faim. Il y a des pays, aujourd’hui, qui ont du pétrole, donc qui ont beaucoup d’argent mais qui cherchent du riz partout. C’est dire que l’argent n’est pas la priorité, c’est pourquoi l’agriculture existe. L’agriculture fournit directement la nourriture. On s’est détourné de cette agriculture. Or les pays qui nous conseillent de faire autre chose, si vous regardez chez eux, leur agriculture sert à les nourrir. En France, aux Etats-Unis, en Russie, en Chine, au Danemark, en Suède, en Grande-Bretagne… Leur agriculture sert d’abord directement à leur alimentation et c’est le surplus qu’ils vendent. Par contre, nous vendons d’abord le cacao et le café à l’extérieur et c’est avec l’argent que nous nous cherchons. C’est donc la mauvaise orientation de l’agriculture qu’il faut attaquer.
Quelle est la santé des relations entre le Bénin et la Côte d’Ivoire depuis l’arrivée au pouvoir du Président Boni Yayi ?
Rien n’a changé et cela ne date pas de son arrivée. Que ce soit avec le doyen Kérékou (Mathieu), Boni Yayi, nous sommes tous les deux membres du Conseil de l’Entente, de l’Uemoa, nous nous consultons sur les problèmes importants. D’ailleurs, c’est le Bénin qui dirige la mise en place au niveau de l’Uemoa dont le but est de rechercher les problèmes et de les régler. Il y a des pays pour lesquels les relations sont égales à elles-mêmes. Il n’y a pas de raison de conflictualiser les relations entre le Bénin et la Côte d’Ivoire. Ce sont des relations normales, de bon voisinage. Je suis content d’être venu ici. Je vois que Cotonou se construit, j’ai été heureux de le découvrir. Mais il faut qu’ensemble, on réfléchisse. Il y a des problèmes que nos unions doivent régler. Au niveau de la Cedeao, nous devons régler les problèmes de l’agriculture, de l’alimentation, régler aussi le problème énergétique. Il n’est pas normal que dans la Cedeao, on ait des problèmes énergétiques. La Cedeao produit du pétrole en grande quantité, le gaz, l’uranium ; les pays de la Cedeao ont des fleuves sur lesquels on peut faire des barrages. Ce n’est pas normal, concevable que les pays de la Cedeao souffrent d’un manque d’électricité. S’il y a un manque d’électricité, c’est qu’il y a une mauvaise politique. L’agriculture, l’énergie, les infrastructures, ce sont ces trois problèmes que nous devons régler. Et si c’est le cas, nous aurons fait de bonnes réalisations et les autres générations prendront le relais. Il faut que nous laissions des choses aux jeunes générations, un ensemble Cedeao où l’on ne pose plus des problèmes d’énergie. L’énergie, c’est l’émancipation des foyers. Mais c’est aussi la capacité d’industrialisation et de construction de chemins de fer modernes. Cela au coeur de la réflexion et nous en parlerons à Abuja la semaine prochaine. Le président sortant de la Cen-Sad, le guide libyen Mouammar Kadhafi, a proposé à l’ouverture du 10ème sommet, la suppression des organisations régionales au profit d’un gouvernement de l’Union africaine. Peut-on envisager des débats houleux au prochain sommet de l’Unionafricaine ?
Non ! Il n’y a pas de débat houleux. Ce problème s’est déjà posé et nous avons déjà tranché. Il s’est posé à Addis-Abeba, à Accra. Je ne comprends pas pourquoi l’on fait toujours les mêmes choses. Quand vous faites la même chose et que ça n’avance pas, il faut changer de vitesse ou de direction. Les débats ne seront donc pas houleux. Qu’auriez-vous proposé, M. le Président ?
Je suis pour le renforcement des unions régionales, je suis pour que nous renforcions la Cedeao. Je pense que c’est dans le cadre de la Cedeao que nous pouvons mener une bonne politique et que si chaque union régionale est forte, alors l’Afrique l’est également. M. le Président, une information diffusée indique que le guide libyen Mouammar Kadhafi, avec qui vous auriez échangé, aurait proposé de financer le désarmement en Côte d’Ivoire. Qu’en est-il exactement et à quel montant s’élèvera sa contribution ?
D’abord, je n’ai pas discuté avec lui ; donc celui qui l’a écrit a mal vu et a mal entendu. Je n’ai pas causé avec le colonel Kadhafi avec qui je cause souvent. Mais sur ce sujet, je n’ai jamais discuté avec lui. Donc il ne faut même pas que quelqu’un fasse l’erreur de dire que j’ai causé avec lui. Mais nous faisons le désarmement et toutes les bonnes volontés qui veulent nous aider sont les bienvenues. Nous sommes ouverts à tous ceux qui veulent nous aider à avancer sur le chemin du désarmement et nous les applaudissons. Mais je ne suis pas venu pour discuter de cela, donc je n’ai pas discuté de cela. Monsieur le Président, depuis une semaine, plus de 1000 ex-combattants des Forces armées des Forces nouvelles auraient déserté les casernes pour primes impayées. Ne craignez-vous pas que cette situation menace la poursuite du processus ?
Entre moi et le Premier ministre, c’est lui qui est plus au fait des questions au niveau du désarmement et de la fin de la guerre. Posez-lui la question et il se ferait un plaisir de vous répondre. Avant de prendre l’avion, je l’ai appelé et il ne m’a pas décrit une situation alarmante.
Après le Bénin, vous partez au Nigeria. On parle aujourd’hui de crise alimentaire. Le Nigeria est également le premier pays producteur de pétrole en Afrique. Quand on sait que le prix du baril de pétrole est monté à 139 dollars, comptez-vous en parler au cours de votre déplacement ?
Pourquoi mettez-vous en rapport le fait que le Nigeria est un producteur de pétrole ? Ce n’est pas parce que le Nigeria est un producteur de pétrole que nous y allons. C’est parce que c’est le siège permanent de la Cedeao. Et sur les deux réunions annuelles de la Cedeao que nous faisons, il y en a une qui se fait toujours au siège et une autre qui se fait dans un autre pays. C’est comme pour l’Union africaine. Il y a toujours une réunion de l’Union africaine, celle de janvier ou quelquefois février qui se fait toujours à Addis-Abeba, au siège de l’Union africaine ; et puis une autre réunion, en juillet, qui se fait dans un autre pays. Cette année, elle se fera en juillet, en Egypte. Ça n’a donc rien à voir avec la production pétrolière du Nigeria. Le Nigeria est le siège de la Cedeao, c’est pourquoi on n’y va. Le président en exercice de la Cedeao, Blaise Compaoré, va donc nous soumettre un ordre du jour que nous allons discuter. Je pense que la crise alimentaire et énergétique sera au programme. Mais cela n’a rien à voir avec la production pétrolière du Nigeria. Vous avez participé au 10ème sommet de la Cen-Sad. Que peut-on retenir de fondamental, M. le Président ?
Je pense qu’on n’avance pas beaucoup, on piétine toujours. Faut-il faire un gouvernement de l’Afrique tout entière (…) ? C’est pourquoi, si vous regardez bien, à chaque réunion, il y a moins de Chefs d’Etat. En êtes-vous un peu déçu ?
Non ! Non ! Cela fait partie de notre travail ; mais je veux dire qu’il faut qu’on avance.
Propos recueillis à Cotonou par Paulin N. Zob